A la base, les émotions semblent simples. Je suis triste, je pleure. J’ai peur d’une araignée, je fuis. Je suis en colère, je crie. A première vue, pas besoin d’écrire des livres entiers sur le sujet. Pourtant, nombre de chercheurs et chercheuses se sont penché.e.s sur cette question loin d’être anodine. Il semble évident que s’il on comprend un peu mieux ce que sont les émotions, d’où elles viennent et quelles sont leurs conséquences sur notre esprit et notre corps, peut-être serons-nous mieux à même de pouvoir les identifier quand elles nous envahissent, les gérer et finalement influencer la façon dont elles agissent sur notre organisme et notre mental.

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Entre émotions et sentiments

Selon le dictionnaire, l’émotion est “état affectif, plaisir ou douleur, nettement prononcé” et “caractérisé par des troubles divers (pâleur, accélération du pouls, etc.)”. Bref, c’est un fameux fourre-tout. Or, pour Antonio Damasio, un chercheur renommé dans cette branche, pour être clair et bien compris, il faut utiliser des termes précis et sans ambiguïté.

Avant tout, une émotion est une action. C’est le langage du corps en réponse, par exemple à une menace ou à une opportunité. Elle se traduit par des mouvements : des muscles du visage (comme les expressions faciales de joie ou de colère) ou des muscles du corps (la fuite ou la posture agressive). Les émotions provoquent également toute une gamme d’actions internes comme la sécrétion d’hormones, l’accélération des battements du cœur ou l’expansion des poumons. Elles sont en quelque sorte publiques et on peut les mesurer, les étudier.

Le sentiment est complétement différent. C’est une expérience mentale, il s’agit du langage de l’esprit. Il est de nature totalement privée, subjective, ce n’est rien de plus qu’une pensée.

Émotions et sentiments forment donc les affects et ceux-ci interviennent grandement, de façon consciente ou non, dans les processus de prise de décisions. Dans la théorie des émotions telle qu’elle est conçue actuellement, certaines émotions,sont considérées comme fondamentales ou primaires, de caractère unique et universel. Il s’agit de la colère, la peur, la joie, la tristesse ou encore la surprise. Les autres émotions plus complexes résulteraient de la combinaison de plusieurs émotions simples. Un schéma peut-être très réductionniste, proposé par Plutchik, soutient que l’amour serait un mélange de joie et d’acceptation et la culpabilité, un mélange de joie et de peur.

Certain.e.s classent l’émotion en fonction du ressenti agréable ou désagréable et selon son intensité (voir schéma ci-dessous). Cela donne ainsi un graphe à deux dimensions dans lequel on peut positionner chaque émotion.

     © Marie Colard

Les émotions ont évidemment une fonction. Elles servent à nous avertir qu’un besoin n’est pas rempli ou qu’un danger est imminent.

Pour l’homme des cavernes, le besoin était souvent lié à un mécanisme de survie de base (se nourrir et échapper au tigre à longues dents). Aujourd’hui, les besoins sont généralement affectifs. Souvent, ils ne représentent pas de danger majeur et imminent (“Mon mari ne m’a pas dit bonjour ce matin, il ne m’aime plus ! C’est sûr…”) mais activent pourtant exactement les mêmes voies.

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Comment fonctionnent les émotions dans notre cerveau ?

Peut-être avez-vous déjà entendu la théorie des trois cerveaux de l’humain. Selon cette théorie, le cerveau est divisé en trois grandes zones. Le plus ancien, le reptilien, est le cerveau instinctif. Il concerne la survie et déclenche les réactions de lutte ou de fuite. Le cerveau limbique, l’intermédiaire, est impliqué dans les processus émotionnels. Enfin, le néo-cortex, le cerveau cartésien, est le siège de l’intelligence et de la créativité. Cette théorie séduisante veut que le cerveau limbique soit un ensemble de structures anatomiques interconnectées, enroulées à la base du cerveau et activant des petits centres et des petites glandes périphériques en réaction à des stimuli pour provoquer les réponses émotionnelles. Toutefois, cette schématisation, même si elle n’est pas fausse est trop simpliste.

À l’heure actuelle, les neuroanatomistes s’accordent pour reconnaître l’absence de “centre unique” des émotions. En fait, il existe des “systèmes composés” de plusieurs unités cérébrales reliées. Ces systèmes sont néanmoins composés de structures cérébrales communes qui sont impliquées dans l’apparition des émotions, même si c’est à des degrés variables. Bien sûr, il est très probable que l’implication d’autres structures restent à découvrir, révélant ainsi les vastes réseaux de notre cerveau émotionnel.

 

Les grandes stars du cerveau émotionnel sont :

  • L’amygdale, particulièrement impliquée dans le circuit de la peur.

  • Le noyau accumbens, impliqué, lui, dans le circuit du plaisir.

  • L’hippocampe, le chef d’orchestre du circuit de la mémoire.

  • L’hypothalamus, le thalamus ainsi que certaines aires du cortex préfrontal.

 

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Les starting blocks de la peur

De façon générale, c’est le circuit associé aux émotions désagréables (peur, colère, tristesse). Stimulé par un stimulus (visuel, sonore…), les organes sensoriels vont transmettre l’information au cerveau via le thalamus, notre grand centre de tri. Celui-ci va rapidement diriger les stimuli vers les zones cérébrales appropriées, comme l’amygdale. L’amygdale est particulièrement activée en cas de stimuli menaçants et va donc envoyer des signaux à l’hypothalamus, qui est notre grand centre régulateur cérébral.

L’hypothalamus va provoquer toute une cascade de réactions dans le corps: activation de l’hypophyse (c’est l’axe hypothalamo-hypophysaire), sécrétion d’hormones, activation du système nerveux autonome, activation des glandes endocrines. Tout ceci va déclencher la réponse comportementale, émotionnelle, au stimulus de départ.

Notre cœur va accélérer, nous allons transpirer, nos pupilles vont se dilater, etc. L’hypothalamus va également avertir le cortex préfrontal. En prenant le temps d’analyser la situation, il va produire une pensée consciente. Le cortex préfrontal va également activer une boucle de rétroaction et agir sur l’amygdale pour réguler l’émotion en fonction du contexte : à la hausse (fuyons, c’est une horde de loups!) ou à la baisse (tranquille, c’est un dindon dans les buissons).

“Un Cortex sans Minus”

Le cortex cérébral (ou écorce cérébrale) est la couche de substance grise en périphérie des hémisphères du cerveau qui recouvre le reste du cerveau. Il est divisé en plusieurs lobes, dont le lobe frontal à l’avant du cerveau (au niveau de notre front). Le cortex préfrontal est la partie antérieure du lobe frontal. Il est le siège de plusieurs fonctions cognitives dites supérieures (parce que très évoluées), comme le langage, le raisonnement, l’anticipation.

Au cours de l’évolution, le contrôle du cortex préfrontal sur les structures limbiques et sur l’amygdale en particulier n’a pas cessé de s’accentuer. Il n’empêche que chez l’homme, les voies du cortex vers l’amygdale restent bien inférieures aux voies de l’amygdale vers le cortex. Ce déséquilibre structurel explique sans doute l’impact de l’émotion sur la pensée et sur la raison.

Gestion multitâche

L’hypothalamus, comme son nom l’indique, est situé sous le thalamus. C’est un groupe de noyaux cérébraux, eux-mêmes composés de neurones. Il ne représente que 1% de la masse du cerveau mais son impact sur la physiologie de notre organisme est considérable. Il contrôle les processus de régulation du corps, qu’on appelle également l’homéostasie et qui correspond au maintien de conditions internes constantes alors même que les conditions externes sont variables. Un exemple est la thermorégulation, si notre corps est exposé sans protection au froid et à la neige, l’hypothalamus donne des ordres qui se traduisent par des frissons (pour générer de la chaleur dans les muscles). En revanche, avec un excès d’exercice par jour de canicule, l’hypothalamus active les mécanismes de déperdition de chaleur (la transpiration pour rafraîchir la peau par évaporation). Mais, l’hypothalamus est vraiment très fort, il gère, en même temps, des dizaines d’autres exemples d’homéostasie, comme la régulation du volume sanguin, de son acidité, de son niveau d’oxygène ou de glucose (glycémie).

En outre, il réalise la jonction entre le système nerveux et le système endocrinien (qui libère les hormones dans le sang) grâce à sa liaison avec l’hypophyse. Multitâche, il intervient également dans l’activité du système nerveux autonome.  

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Plongée dans le cerveau

L’hippocampe joue un rôle central dans la mémoire et la navigation spatiale. Il se situe dans le lobe temporal, sous le cortex. Pour la petite histoire, cette structure neuronale fut comparée, de par sa forme, tour à tour à un hippocampe, à un ver à soie et à une corne de bélier.

Du fait de leur proximité, l’hippocampe et l’amygdale possèdent d’importantes interconnexions : les émotions influent sur la mémorisation. On a donc tendance à mémoriser beaucoup plus facilement un évènement lié à une émotion forte. Par exemple, on se rappelle tous de ce que l’on faisait le 11 septembre 2001 (moi-même j’étais à la banque en bas de ma rue quand j’ai appris la nouvelle des tours jumelles). L’hippocampe fait passer les souvenirs de la mémoire à court terme vers la mémoire à long terme. Il joue un rôle dans ce qu’on appelle la mémoire épisodique. Il est chargé d’associer les souvenirs pour former un “épisode”. Il permet à un.e individu de se rappeler des moments de sa vie. Pour cela, il réactive les différentes régions du cortex où sont stockés les souvenirs correspondant à un “épisode”.

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Le circuit de la récompense

Lorsque la notion de plaisir prédomine par rapport à celle de peur, le noyau accumbens entre en jeu et c’est le circuit de la récompense, appelé aussi circuit du plaisir ou voie dopaminergique, qui est activé. Il comprend le noyau accumbens (un noyau de neurones situé à l’avant du cerveau) et l’aire tegmentale ventrale (un groupe de neurones situés en plein centre du cerveau et qui produit la dopamine). Il comprend aussi l’amygdale, l’hippocampe, l’hypothalamus et le cortex préfrontal. Son neurotransmetteur principal est la dopamine.

En bref,

  • Une source de plaisir provoque l’envoi d’un message sensoriel au cortex préfrontal.

  • Le cortex préfrontal va alerter l’aire tegmentale ventrale.

  • L’aire tegmentale ventrale va libérer la dopamine dans le noyau accumbens.

  • Le noyau accumbens va prévenir l’ensemble de l’organisme de la sensation éprouvée.

  • La sensation de plaisir est alors déclenchée et l’individu ressent cela comme une sorte de récompense. Ainsi, si un.e individu tire plaisir d’une action, il en découlera une motivation pour renouveler cette action.

Notons tout de même, que d’autres zones cérébrales sont impliquées dans le circuit telle que l’amygdale qui évalue l’expérience comme gratifiante ou non, et l’hippocampe. Ce dernier permet la mise en mémoire de souvenirs associés à une expérience. Le circuit de la récompense n’existe pas seulement pour notre bon plaisir. Comme tout dans le corps, il a une fonction majeure et est également nécessaire à la survie de l’espèce. En effet, ce circuit récompense l’exécution des fonctions vitales (se nourrir, se défendre, se reproduire…) par une sensation de plaisir. Il s’est développé pour favoriser des comportements reliés à nos besoins fondamentaux comme la respiration, l’alimentation, le repos et le sommeil, l’activité musculaire et neurologique, l’intégrité corporelle, le contact social, et, last but not least, la sexualité. Ce circuit s’est élargi, par la suite, pour nous inciter à répéter des expériences plaisantes, apprises tout au long de la vie comme profiter d’un bon repas, d’une rencontre amicale, de la vue d’un être aimé ou de l’écoute d’une musique douce… ou du hard rock (et ça, ça reste un mystère de la science!).

On comprend également pourquoi ce circuit est hautement impliqué dans le développement des addictions. Quand on expérimente un stimulus qui provoque une émotion agréable, on a envie de répéter le stimulus jusqu’à plus soif, mais la soif n’est jamais tout fait étanchée et on court le risque que tout le système se désensibilise, devienne résistant, demande toujours plus de stimulus d’où la dépendance qui s’installe. Le rôle de la dopamine a été clairement mis en évidence dans l’action hédonique des drogues. Toutes les substances hautement concentrées, inductrices de plaisirs artificiels déclenchent, au niveau de l’accumbens, la libération de dopamine, la molécule naturelle du plaisir. Citons la nicotine, l’alcool, les dérivés de l’opium (l’héroïne, la morphine), le cannabis, la cocaïne, les amphétamines et le sucre (oui, oui, le sucre est une drogue, nombre d’entre nous l’expérimentent au quotidien, justement par son action sur ce circuit du plaisir).

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Devenir maître.sse de ses émotions

Maintenant que vous en savez un peu plus sur les émotions, d’où elles viennent , où elles vont et ce qu’elles produisent dans notre corps, vous êtes mieux à même de réaliser quelques points fondamentaux sur celles-ci. 

Premièrement, il faut considérer l’émotion comme notre amie et non pas comme un indésirable qu’il faut chasser à tout prix. Qu’elle soit négative ou non, il est toujours bon de s’arrêter un instant dessus, de la renommer. Certes, il est possible que cette émotion soit désagréable mais néanmoins fort utile. Ensuite, c’est important de réfléchir au besoin non rempli et à la façon de le remplir à l’avenir.

Deuxièmement, soyez modéré.e.s. En effet, le circuit du plaisir a aussi son revers de la médaille. Son potentiel addictif le rend insensible et résistant s’il est activé par des produits hautement concentrés.

Troisièmement, ne fuyez pas face à vos émotions. C’est bine connu, plus vous tentez de fuir, plus elles s’imposeront à vous. Tant que vous ne les écoutez pas, votre cerveau, va agir comme s’il parlait à un sourd : il va crier plus fort et augmenter l’intensité de l’émotion. Bref, si vous fermez la porte, elle rentrera par la fenêtre, et grâce au formidable travail de l’hippocampe, elle s’inscrira dans votre mémoire à long terme, comme quelque chose de traumatisant qui réactivera le circuit chaque fois que vous y repenserez.

En moyenne, une émotion dure 90 secondes. Il arrive que ces 90 secondes soient les plus longue de notre vie mais il faut laisser l’émotion faire son circuit afin de passer rapidement à autre chose. Si besoin, pensez à la méthode STOP :“Stop, je prends mon temps pour observer ce qui se passe en moi et je reste en présence de cette expérience quelques instants. Ensuite je peux reprendre le cours de ma journée sereinement.”

 

Lectures

– Antonio Damasio. Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Paris, Odile Jacob, 2003, 346 p.

– Paul Ekman. The Nature of Emotion: Fundamental Questions (with R. Davidson, Oxford University Press, 1994.

– Robert Plutchik, The Psychology and Biology of Emotion, 1994, 396 p.

– Mark Bear, Neurosciences, à la découverte du cerveau, 2016, Pradel, 987p.

– Gelstein S. et al., Human tears contain a chemosignal, Science, 2011; 331:226-230

– Lotstra F, Le cerveau émotionnel ou la neuroanatomie des émotions, Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 2002/2 (no 29), pages 73 à 86.